Je ne comprends pas
Dans un monde couvert de routes,
Les hommes vivaient sans nul doute
Convaincus qu’être libre un jour,
C’était pouvoir rouler toujours.
Rouler le matin vers la mer,
Rouler l’hiver, rouler l’été,
Traverser montagnes et déserts
Sans jamais devoir s’arrêter.
Or, un matin, l’essence manqua.
Alors, partout, on se fâcha.
Aux stations, les moteurs grondèrent
Presque autant que les caractères.
Pour quelques litres de carburant,
On s’insulta violemment.
Car chacun croyait voir s’envoler
Son droit sacré de circuler.
Les maîtres du pouvoir déclarèrent :
« Nous protégerons votre manière
De vivre, consommer, voyager.
Jamais nous ne vous limiterons ! »
Et pour gagner l’élection,
Ils promirent toujours davantage :
Plus de pétrole, plus de forages
Plus d’énergie pour les nations.
Et la même chose se produisit
Dans chaque région, dans chaque état.
Alors, les pays de la Terre
Entrèrent peu à peu en guerre.
Ce n’était plus pour un drapeau,
Ni pour des dieux ou des châteaux,
Mais pour ce liquide ancien et noir
Qui faisait marcher le pouvoir.
Les villes brûlaient dans la nuit,
Les mères pleuraient leurs fils partis.
Des enfants fuyaient sur les routes
Sous les bombes et sous les doutes.
Et chaque obus lancé au loin
Crachant le feu jusqu’au matin,
Ajoutait encore à la Terre
La fumée noire de cette guerre.
On creusa les mers et les déserts,
On fouilla jusqu’au ventre des pierres.
Chaque victoire, chaque baril
Donnait l’illusion d’un sursis fragile.
Mais au-dessus des champs de bataille
Grandissait un ennemi sans taille.
Invisible et silencieux,
Le CO2 montait aux cieux.
Il réchauffait mers et saisons,
Desséchait terres et moissons,
Les glaciers fondaient en silence,
Les océans gagnaient du terrain,
Et peu à peu, on allait droit
Vers l’apocalypse du climat
Mais on parlait surtout d’essence
Et du prix du prochain plein.
Alors un enfant demanda :
« Pourquoi tant de combats, pourquoi ?
Si ce pétrole que l’on s’arrache
Fabrique la chaleur qui nous menace ?
Vous combattez pour nourrir la bête
Qui demain vous dévorera.
À force de vouloir tout garder,
Vous risquez de tout brûler. »
Les sages baissèrent les yeux.
Les chefs parlèrent d’économie.
Les foules remontèrent en voiture.
Et le ciel continua de chauffer.
Étrange espèce que les humains :
Ils nourrissent eux-mêmes l’incendie
Dont ils redoutent les flammes.
